Biographies : Quand les morts parlent aux vivants

20/02/2012

retour
Biographies : Quand les morts parlent aux vivants

Le festival de la biographie de Nîmes accueille chaque année depuis dix ans plus de 20 000 visiteurs venus pendant trois jours rencontrer les auteurs et assister à des débats. Le point sur un secteur dynamique.

 Les 27, 28 et 29 janvier derniers, le musée d’art contemporain de Nîmes a connu des records d’affluence pour le désormais traditionnel Festival de la biographie.« Nous avons dû refuser des entrées à chaque manifestation, indique Frédéric Garnier, dont la société MPO organise l’événement. Les ventes de livres sur place ont progressé de 10 % par rapport à l’an dernier ». 110 auteurs ont participé à des lectures, des séances de dédicace et des conversations animées par les journalistes du Point, partenaire du festival. L’hebdomadaire organise aussi le Prix de la biographie, remis chaque année à l’ouverture, et dont le jury est présidé par Max Gallo. Il a été décerné cette année à Philippe Mesnard pour sa biographie Primo Levi, le passage d’un témoin, parue chez Fayard en octobre.

Ces rencontres organisées depuis dix ans à Nîmes soulignent bien la place prise par la biographie dans le paysage éditorial. Des égéries aux rois, des hommes politiques aux hommes de lettres, les vies de personnages illustres trouvent leur public, et la production présente un visage dynamique : 180 nouveautés en 2011, et déjà plus de 80 parues ou prévues au premier semestre 2012. Les biographies s’offrent de belles incursions parmi les meilleures ventes. L’ordre libertaire, la monographie d’Albert Camus par Michel Onfray (Flammarion) y reste en bonne place depuis sa parution début janvier. L’an dernier, le Françoise – Giroud – de Laure Adler (Grasset) a séduit 100 000 lecteurs ; une belle performance que le Steve Jobs de Walter Isaacson (JC Lattès) a finalement dépassé en trois mois, dopé par la mort de son sujet.

Ce star-system, dans lequel les personnalités traitées comme les auteurs sont extrêmement connus, ne concerne qu’une infime partie des biographies. Mais cela n’empêche pas le reste de la production de tirer son épingle du jeu. La figure dont il est question influence bien sûr les ventes. Chez Perrin, les rois de France et les chefs nazis, portraiturés dans la collection « Maîtres de guerre », sont en général très vendeurs. Le Jésus publié en octobre dernier chez Fayard par le dix-septièmiste Jean-Christian Petitfils a été tirée à 15 000 exemplaires et a été mise en place non seulement en grande surface spécialisée et en librairie traditionnelle, mais aussi dans les hypermarchés.

« Tous les livres sur Jésus ne marchent pas, nuance David Strépenne, directeur commercial chez Fayard. Petit fils n’était pas spécialiste non plus. C’est la conjonction de son nom et de son sujet qui a permis ce succès. » Hors des textes sur des célébrités contemporaines du show-business, c’est le nom du biographe qui est déterminant. « En 2010, la biographie de Madame de Staël par Michel Winock a été un beau succès, se souvient David Strépenne. Ce n’était pourtant pas un sujet évident ; les gens s’y sont intéressés parce que c’était Winock. »

Particularité de ce genre éditorial : le rythme des ventes est à la fois lent et constant. Ce sont des ventes « régulières » depuis la parution en mai 2011 qui ont permis au Hitler de Perrin d’atteindre les 9000 exemplaires vendus. Il en a été de même, depuis 2005, pour le Louis XVI qui atteint 40 000 ventes. Aussi, chez Fayard comme chez Perrin, le tirage initial n’est jamais inférieur à 3000 exemplaires. La règle vaut aussi pour le poche : la collection Folio Biographies affiche un tirage initial de 6000 unités.

Pour la plupart des titres, le moment de la parution est déterminant. Commémorations ou actualité politique sont autant d’occasions de parler de quelqu’un. 2012 sera ainsi l’occasion chez Flammarion d’une biographie d’Elisabeth II, qui fête ses soixante ans de règne outre-manche, et chez Tallandier d’un Jean-Jacques Rousseau pour le tricentenaire de sa naissance. Enfin, l’élection présidentielle suggèrera des parallèles métaphoriques : Richelieu sera à l’honneur chez Armand Colin, Machiavel chez Ellipses… les morts ont beaucoup à dire aux vivants.

Fanny Taillandier

 

Frédéric Martinez, « portraitiste plutôt que biographe »

« C’est un peu par hasard que je suis venu à la biographie », indique l’écrivain Frédéric Martinez. Auteur de monographies sur Guy de Maupassant, Frantz Liszt ou Jimmy Hendrix, il a « toujours eu envie d’écrire. J’ai fait une thèse sur Paul-Jean Toulet, qui était mon idole, raconte-t-il. Plus tard, un ami éditeur chez Tallandier m’a proposé d’en faire la biographie. Ecrire ce livre était un peu comme un hommage. Ensuite, d’autres se sont proposés : parfois j’ai choisi mon sujet, parfois il s’agissait d’une commande, mais c’était toujours quelqu’un qui m’intéressait et que j’avais envie de m’approprier.

Pour Frédéric Martinez, « il y a, en amont de l’écriture, toute une partie de travail documentaire, d’heures passées à la bibliothèque, de lecture. J’ai besoin que le personnage m’envahisse, devienne presque une obsession. C’est un peu comme le métier d’un acteur : il faut qu’avant d’écrire, je devienne Jimmy Hendrix, Liszt ou Maupassant. »

« Etrangement, pour moi, la biographie n’existe pas, précise-t-il. J’en lis très peu hormis pour me documenter, et j’estime qu’on ne peut avoir de vérité biographique, qu’un roman parle mieux. J’ai plutôt l’impression de réaliser des portraits ; je ne suis pas systématiquement l’ordre chronologique, je travaille le rythme de la narration. A chaque fois, j’essaie d’inventer une forme qui sied au personnage dont il est question. Par exemple, j’avais essayé d’écrire sur Monet de manière impressionniste, par fragments. J’aimerais simplement qu’on se dise, en achevant la lecture : “j’ai envie de lui passer un coup de fil”. »

Fanny Taillandier